II. La relation entre l’être et les attributs de Dieu

 
Sommaire

 

A) L’Etre de Dieu

B) La possibilité de connaître l’Etre de Dieu

C) L’Etre de Dieu révélé par ses attributs

Certains dogmaticiens, avant d’étudier les attributs de Dieu, consacrent un ou plusieurs chapitres à son Etre. C’est ce qu’ont fait par exemple Mastricht, Ebrard, Kuyper et Shedd. D’autres préfèrent étudier l’Etre de Dieu en relation avec ses attributs, considérant que c’est par eux que Dieu s’est révélé. C’est la méthode la plus commune, suivie dans le Synopsis Puriotis Theologicae, ainsi que dans les ouvrages de théologie depuis Turretin jusqu’à Mark, Brakel, Bavinck, Hodge et Honig. Cette manière différente de voir les choses n’indique aucun désaccord fondamental entre ces auteurs. Tous admettent que les attributs ne sont ni de simples mots auxquels ne correspond aucune réalité, ni des parties séparées d’un Dieu composite, mais des qualités essentielles qui révèlent l’Etre de Dieu, et avec lequel il peut être identifié. Certains cherchent à distinguer l’Etre et les attributs de Dieu plus fortement que d’autres: c’est là, semble-t-il, leur seule différence.

A) L’Etre de Dieu

Il est évident que l’on ne peut pas définir scientifiquement l’Etre de Dieu. Si nous devions donner une définition logique de Dieu, nous devrions commencer par chercher un concept supérieur, par lequel Dieu pourrait être relié à d’autres concepts; et nous devrions faire ressortir les caractéristiques qui ne seraient applicables qu’à Dieu. On ne peut donner de Dieu une définition « génético-synthétique », puisqu’il n’est pas un Dieu parmi d’autres pouvant être soumis à un genre unique; on peut tout au plus envisager une définition « analytico-descriptive », désignant simplement les caractéristiques d’une personne ou d’une chose, mais laissant l’être essentiel inexpliqué. Et même une telle définition ne peut pas être complète; elle peut seulement être partielle, parce qu’il est impossible de donner une description positive (par opposition à négative) et exhaustive de Dieu. Cela consisterait en une énumération de tous les attributs connus de Dieu, et ceux-ci sont en grande partie de caractère négatif.

 

La Bible ne considère jamais Dieu comme un concept abstrait, mais le décrit toujours comme le Dieu Vivant, en relations variées avec ses créatures, relations qui indiquent plusieurs attributs différents. Dans sa Dictaten Dogmatiek, Kuyper dit que Dieu, personnifié par la Sagesse, parle de son essence en Proverbes 8:14, lorsqu’il s’attribue le terme tushiyyach, traduit par wesen en hollandais. Cependant, cette traduction est très douteuse, et l’anglais counsel (conseil, avis; dessein, intention; avocat) est préférable. On a également fait remarquer que la Bible parle de la nature de Dieu en 2 Pierre 1: 4, mais ceci ne peut guère se référer à l’Etre essentiel de Dieu, car nous ne sommes pas faits participants de l’essence divine.

 

On a cru trouver une indication de l’essence même de Dieu dans le nom YHWH, interprété par Dieu lui-même: « Je suis celui qui suis. » De ce passage, on a déduit que Dieu était un être abstrait; et ceci a été interprété comme signifiant soit l’aséité, soit la stabilité maîtrisée, soit l’indépendance absolue.

 

Un autre passage est régulièrement cité comme contenant une indication sur l’essence divine, et comme constituant la définition la plus approchante que l’on puisse trouver dans la Bible à ce sujet, à savoir Jean 4:24: « Dieu est Esprit, et il faut que ceux qui l’adorent l’adorent en esprit et en vérité. » Cette affirmation du Christ est clairement indicative de la nature spirituelle de Dieu. Les deux conceptions dérivées de ces passages se rencontrent régulièrement en théologie pour désigner l’Etre même de Dieu.

 

En somme, on peut dire que l’Ecriture n’exalte aucun attribut de Dieu aux dépens des autres, mais les représente comme étant en parfaite harmonie dans l’Etre divin. Il se peut que l’un ou l’autre attribut soit souligné, mais l’Ecriture entend accorder à chacun d’eux la force qu’il mérite. L’Etre de Dieu est caractérisé par une profondeur, une plénitude, une diversité et une gloire bien au-delà de notre compréhension; la Bible le représente comme un tout glorieux et harmonieux sans aucune contradiction inhérente à lui-même. Cette plénitude de vie ne trouve son expression nulle part ailleurs que dans les perfections de Dieu.

 

La doctrine de Dieu de certains des premiers Pères de l’Eglise était clairement influencée par la philosophie grecque et, comme le dit Seeberg: « Ils n’ont pas été au-delà du concept purement abstrait, selon lequel l’Etre Divin consiste en une existence absolue sans attributs. » Pendant un certain temps, les théologiens ont été en général plutôt enclins à accentuer la transcendance de Dieu, et à supposer impossible une connaissance adéquate ou une définition de l’essence divine.

 

Pendant la controverse trinitaire, la distinction entre l’unique essence et les trois personnes de la divinité a été fortement accentuée, mais l’essence a été perçue, en général, comme au-delà de la compréhension humaine. Grégoire de Naziance a cependant osé affirmer: « Pour autant que nous puissions le discerner, ho on et ho theos représentent mieux que d’autres termes les noms de l’essence divine, et des deux ho on est préférable. » Grégoire l’a considéré comme une description de l’être absolu. Augustin avait une conception de l’essence de Dieu très proche de celle de Grégoire.

 

Au Moyen Age, on avait tendance, soit à nier que l’homme puisse avoir une connaissance de Dieu, soit à réduire au minimum une telle connaissance. Ainsi, Thomas d’Aquin a parlé de l’aséité de Dieu et Duns Scot de son infinité; on a pris l’habitude de parler de Dieu en tant qu’actus purus à cause de sa simplicité.

 

Les réformateurs et leurs successeurs ont aussi considéré l’essence divine comme incompréhensible, mais ils n’en ont pas exclu toute connaissance, bien que Luther ait utilisé un langage très fort sur ce point. Ils ont souligné l’unité, la simplicité et la nature spirituelle de Dieu. Les mots de la Confessio Belgica sont bien caractéristiques: « Nous croyons tous du cœur, et confessons de la bouche, qu’il existe un seul Etre, simple et spirituel, que nous appelons Dieu. »

 

Plus tard, philosophes et théologiens ont identifié l’essence de Dieu à l’être abstrait, la substance universelle, la pure pensée, la causalité absolue, l’amour, la personnalité et à sa sainteté majestueuse ou divine.

 

B) La possibilité de connaître l’Etre de Dieu

De ce qui précède, il apparaît déjà que, dès les premiers siècles, les esprits les plus brillants de l’Eglise ont été préoccupés par la question de connaître Dieu dans son Etre essentiel.

 

Dans l’Eglise primitive, au Moyen Age et à l’époque de la Réforme, le consensus était que Dieu, au plus profond de son Etre, est incompréhensible. Dans certains cas, le langage utilisé est si fort qu’il ne permet pas la moindre connaissance de l’Etre de Dieu, du moins en apparence. En même temps, certains de ceux qui l’emploient semblent avoir une connaissance considérable de l’Etre de Dieu. Un malentendu peut facilement résulter de la difficulté à considérer exactement la question posée, et de la négligence à distinguer entre connaissance et compréhension.

 

Les scolastiques ont réduit toutes les spéculations concernant l’Etre divin à trois questions: An sit Deus? Quid sit Deus? Qualis sit Deus? La première question concerne l’existence de Dieu, la seconde sa nature ou son essence et la troisième ses attributs. Dans ce paragraphe, c’est surtout la deuxième question qui retiendra notre attention. La question devient alors: Qu’est Dieu? Quelle est la nature de sa constitution intérieure? Qu’est-ce qui fait qu’il est ce qu’il est? Pour répondre à cette question de manière adéquate, nous devrions pouvoir comprendre Dieu et offrir une explication satisfaisante de son Etre divin. Or, ceci est totalement impossible. Le fini ne peut comprendre l’infini. La question de Tsophar à Job: « Peux-tu découvrir les profondeurs de Dieu, ou découvrir ce qui touche à la perfection du Tout-Puissant? » (Jb 11:7) a une connotation très fortement négative. Et si nous considérons la deuxième question seule, indépendamment de la troisième, la connotation négative de notre réponse devient encore plus radicale. En dehors de la révélation de Dieu dans ses attributs, nous n’avons pas la moindre connaissance de l’Etre de Dieu. Mais dans la mesure où Dieu se révèle dans ses attributs, nous avons également une connaissance de son Etre divin, même si notre connaissance est sujette à nos limitations humaines.

 

Luther utilise quelques expressions très fortes pour désigner notre incapacité à connaître quoi que ce soit de l’Etre ou de l’essence de Dieu. D’un côté, il distingue le Deusabsconditus (Dieu caché) et le Deus revelatus (Dieu révélé), mais de l’autre côté, il affirme aussi qu’en connaissant le Dieu révélé, nous ne parvenons à le connaître que dans son mystère. En cela, il veut dire que même dans sa révélation, Dieu ne s’est pas manifesté entièrement « tel qu’il est essentiellement », mais que son essence demeure toujours voilée par une obscurité impénétrable. Nous ne connaissons Dieu que dans la mesure où il entre en relations avec nous.

 

Calvin parle également de l’incompréhensibilité de l’essence de Dieu. Il maintient qu’on est loin d’avoir découvert Dieu dans les profondeurs de son Etre. En parlant du quid et de la qualis de Dieu, il dit qu’il est inutile de spéculer sur le premier, alors que notre intérêt pratique réside dans la seconde. Il déclare: « Ceux qui s’appliquent si fortement à décider cette question ‹qu’est-ce que Dieu› (quid sit Deus) ne font que se jouer avec de froides et vaines spéculations, puisqu’il nous importe beaucoup plus de connaître ce qu’il est (qualis sit) et ce qui est convenable à sa nature. » Tandis qu’il perçoit que l’on ne peut connaître les perfections de Dieu, il ne nie pas que nous puissions connaître quelque chose de son Etre ou de sa nature. Cependant, cette connaissance ne peut être obtenue par des méthodes a priori, mais seulement d’une manière a posteriori, à partir des attributs qu’il considère comme de réels déterminatifs de la nature de Dieu. Ceux-ci nous communiquent au moins quelque connaissance de ce qu’est Dieu, mais surtout de ce qu’il est en relation avec nous.

 

Quand nous parlons de notre connaissance de l’Etre de Dieu, nous devons absolument éviter la position de Cousin, assez rare dans l’histoire de la philosophie, selon laquelle Dieu, même dans les profondeurs de son Etre, n’est pas incompréhensible du tout, mais essentiellement intelligible; nous devons également nous écarter de l’agnosticisme de Hamilton et de Mansel, selon lesquels nous ne pouvons avoir aucune connaissance de l’Etre de Dieu. Nous ne pouvons ni comprendre Dieu, ni avoir de lui une connaissance absolue et exhaustive; en revanche, une connaissance relative ou partielle de l’Etre divin nous est accessible.

 

Il est parfaitement vrai d’affirmer que cette connaissance de Dieu n’est possible que parce qu’il s’est lui-même mis en relations avec ses créatures morales, et s’est révélé à elles. Même si elle est conditionnée par notre humanité, cette connaissance de la nature absolue de Dieu demeure cependant vraie et réelle, quoique toujours partielle.

 

Il existe une différence entre une connaissance absolue et une connaissance relative ou partielle d’un être absolu. On ne peut pas dire que l’homme ne connaît que les relations dans lesquelles Dieu se situe par rapport à ses créatures. Il serait impossible d’avoir une conception correcte de ces relations sans connaître quelque chose à la fois de Dieu et de l’homme. Dire que nous ne pouvons rien connaître de l’Etre de Dieu, mais que nous ne pouvons connaître que ses relations, revient à dire que nous ne pouvons pas le connaître du tout, ni faire de lui l’objet de notre religion. Orr déclare: « Nous ne pouvons connaître Dieu dans les profondeurs de son être absolu. Mais nous pouvons tout au moins le connaître dans la mesure où il se révèle lui-même dans sa relation avec nous. La question donc n’est pas de savoir s’il existe une possibilité de connaître Dieu dans le caractère insondable de son être, mais de savoir si nous pouvons connaître Dieu ‹lorsqu’il entre en relation› avec le monde et avec nous-mêmes. Dieu est entré en relations avec nous par les révélations qu’il nous a données de lui-même, et ‹suprêmement› en Jésus-Christ. Nous, chrétiens, affirmons humblement que, par cette auto-révélation, nous avons une connaissance réelle et véritable du caractère et de la volonté du vrai Dieu. Il n’est pas davantage correct de dire que cette connaissance que nous avons de Dieu n’est que ‹relative›. C’est également, en partie, une connaissance de la nature ‹absolue de Dieu. »

 

Ces dernières affirmations veulent probablement prévenir l’idée que toute notre connaissance de Dieu est simplement relative à l’esprit humain, de sorte que nous n’avons aucune assurance que cela corresponde à la réalité telle qu’elle existe en Dieu.

 

C) L’Etre de Dieu révélé par ses attributs

 

De la simplicité de Dieu, on déduit que Dieu et ses attributs sont un. Les attributs ne peuvent être considérés comme autant de différentes parties qui entrent dans la composition de Dieu, car Dieu n’est, pas plus que les hommes, composé de différentes parties. Les attributs ne peuvent pas davantage être considérés comme rajoutés à l’Etre de Dieu – bien que le mot attribut, dérivé de ad et de tribuere, puisse en donner l’impression – car aucune addition n’a jamais été faite à l’Etre de Dieu, qui est éternellement parfait. On dit communément en théologie que les attributs de Dieu sont Dieu lui-même, en tant qu’il s’est lui-même révélé à nous. Les scolastiques ont souligné le fait que Dieu est tout ce qu’il a. Il a la vie, la lumière, la sagesse, l’amour, la justice, et l’on peut dire, sur la base de l’Ecriture, qu’il est vie, lumière, sagesse, amour et justice.

 

Les scolastiques sont allés plus loin dans leurs affirmations en disant que l’essence entière de Dieu est identique à chacun des attributs, de sorte que la connaissance de Dieu est Dieu, la volonté de Dieu est Dieu, etc. Certains d’entre eux sont allés si loin qu’ils ont dit que chaque attribut est identique à chaque autre attribut, et qu’il n’existe aucune distinction logique en Dieu. Il s’agit là d’un extrême très dangereux.

 

Alors que l’on peut dire qu’il y a interpénétration des attributs en Dieu, et qu’ils forment un tout harmonieux, nous tendons vers le panthéisme lorsque nous éliminons toutes distinctions en Dieu, et disons que son aséité est son infinité, sa connaissance sa volonté, son amour sa justice et vice versa. Une des caractéristiques des nominalistes était d’effacer toutes distinctions réelles en Dieu. En affirmant de réelles distinctions en Dieu, correspondant à ses attributs, ils craignaient de compromettre l’unité et la simplicité de Dieu; leur but était donc louable. Selon eux, les perfections de l’Etre divin n’existent que dans nos pensées, sans aucune réalité correspondante dans l’Etre divin.

 

Les réalistes, de leur côté, ont affirmé la réalité des perfections divines. Ils ont réalisé que la théorie des nominalistes, logiquement appliquée, conduirait vers un refus panthéiste d’un Dieu personnel; ils ont donc considéré comme étant de la dernière importance de maintenir la réalité objective des attributs en Dieu. En même temps, ils ont cherché à sauvegarder l’unité et la simplicité de Dieu, en maintenant que l’essence entière se trouve dans chaque attribut: Dieu est Tout en tout, Tout en chaque. Thomas d’Aquin avait la même idée quand il affirmait que les attributs ne révèlent pas ce que Dieu est en lui-même dans les profondeurs de son être, mais uniquement ce qu’il est en relation avec ses créatures.

 

Naturellement, nous devons veiller à ne pas séparer essence divine et attributs divins, et également veiller à ne pas avoir une conception erronée de la relation des attributs entre eux. Les attributs sont de réels déterminatifs de l’Etre divin ou, en d’autres termes, des qualités inhérentes à l’Etre de Dieu. Shedd en parle comme d’« une description analytique et très proche de l’essence ». En un sens, ils sont identiques, de sorte que l’on peut dire que les perfections de Dieu sont Dieu lui-même tel qu’il s’est révélé à nous. Il est même possible d’aller plus loin et de dire avec Shedd: « L’essence entière est dans chaque attribut, et l’attribut dans l’essence. » De plus, en raison de la relation étroite dans laquelle ils sont l’un par rapport à l’autre, on peut dire que la connaissance des attributs porte en elle la connaissance de l’essence divine. Ce serait une erreur de concevoir l’essence de Dieu comme existant par elle-même, antérieurement aux attributs, et les attributs comme des particularités additives et accidentelles de l’Etre divin. Ils constituent des qualités essentielles de Dieu, inhérentes à son Etre même, et co-existantes avec lui. On ne peut altérer ces qualités sans altérer aussi l’Etre essentiel de Dieu. Et puisqu’ils constituent des qualités essentielles, chacun d’eux nous révèle un aspect de l’Etre de Dieu.

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